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Exhortation Apostolique du Saint-PÚre François
EXHORTATION APOSTOLIQUE
CâEST LA CONFIANCE
DU SAINT-PĂRE
FRANĂOIS
SUR LA CONFIANCE EN LâAMOUR MISĂRICORDIEUX DE DIEU
Ă LâOCCASION DU 150e ANNIVERSAIRE
DE LA NAISSANCE DE
SAINTE THĂRĂSE DE LâENFANT JĂSUS ET DE LA SAINTE FACE
1 « Câest la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire Ă lâAmour ». [1]
2. Ces paroles trĂšs fortes de Sainte ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus et de la Sainte Face disent tout. Elles rĂ©sument le gĂ©nie de sa spiritualitĂ© et suffiraient Ă justifier quâon lâait dĂ©clarĂ©e Docteur de lâĂglise. Seule la confiance, et ârien dâautreâ, il nây a pas dâautre chemin pour nous conduire Ă lâAmour qui donne tout. Par la confiance, la source de la grĂące dĂ©borde dans nos vies, lâĂvangile se fait chair en nous et nous transforme en canaux de misĂ©ricorde pour nos frĂšres.
3. Câest la confiance qui nous soutient chaque jour et qui nous fera tenir debout sous le regard du Seigneur lorsquâil nous appellera Ă Lui : « Au soir de cette vie, je paraĂźtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes Ćuvres. Toutes nos justices ont des taches Ă vos yeux. Je veux donc me revĂȘtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession Ă©ternelle de Vous-mĂȘme ». [2]
4. ThĂ©rĂšse est lâune des saintes les plus connues et les plus aimĂ©es dans le monde entier. Comme saint François dâAssise, elle est aimĂ©e mĂȘme par les non-chrĂ©tiens et les non-croyants. Elle a Ă©galement Ă©tĂ© reconnue par lâUNESCO comme lâune des figures les plus significatives de lâhumanitĂ© contemporaine. [3] Il nous sera bon dâapprofondir son message Ă lâoccasion du 150 anniversaire de sa naissance, Ă Alençon le 2 janvier 1873, et du centenaire de sa bĂ©atification. [4] Mais je nâai pas voulu rendre publique cette exhortation Ă lâune de ces dates, ni le jour de sa mĂ©moire, pour que ce message aille au-delĂ de cette cĂ©lĂ©bration et soit compris comme faisant partie du trĂ©sor spirituel de lâĂglise. La date de cette publication, mĂ©moire de sainte ThĂ©rĂšse dâAvila, a pour but de prĂ©senter sainte ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus et de la Sainte Face comme un fruit mĂ»r de la rĂ©forme du Carmel et de la spiritualitĂ© de la grande Sainte espagnole.
5. Sa vie terrestre fut brĂšve, vingt-quatre ans, simple comme nâimporte quelle autre, dâabord dans sa famille, puis au Carmel de Lisieux. La lumiĂšre et lâamour extraordinaires qui rayonnaient de sa personne se sont manifestĂ©s immĂ©diatement aprĂšs sa mort par la publication de ses Ă©crits et par les innombrables grĂąces obtenues par les fidĂšles qui lâont invoquĂ©e.
6. LâĂglise a vite reconnu la valeur extraordinaire de son tĂ©moignage et lâoriginalitĂ© de sa spiritualitĂ© Ă©vangĂ©lique. ThĂ©rĂšse rencontra LĂ©on XIII lors dâun pĂšlerinage Ă Rome en 1887 et lui demanda la permission dâentrer au Carmel Ă lâĂąge de quinze ans. Peu aprĂšs sa mort, saint Pie X se rendit compte de son immense stature spirituelle, au point dâaffirmer quâelle deviendrait la plus grande sainte des temps modernes. DĂ©clarĂ©e vĂ©nĂ©rable en 1921 par BenoĂźt XV, qui fit lâĂ©loge de ses vertus en les centrant sur la âpetite voieâ de lâenfance spirituelle, [5] elle fut bĂ©atifiĂ©e il y a cent ans, puis canonisĂ©e le 17 mai 1925 par Pie XI qui remercia le Seigneur dâavoir permis que ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus et de la Sainte Face soit la premiĂšre bienheureuse quâil ait Ă©levĂ©e aux honneurs des autels, et la premiĂšre sainte quâil ait canonisĂ©e. [6] Le mĂȘme Pape la dĂ©clara Patronne des Missions en 1927. [7] Elle fut proclamĂ©e lâune des saintes Patronnes de la France en 1944 par le vĂ©nĂ©rable Pie XII [8] qui approfondit Ă plusieurs reprises le thĂšme de lâenfance spirituelle. [9] Saint Paul VI aimait rappeler son baptĂȘme reçu le 30 septembre 1897, jour de la mort de sainte ThĂ©rĂšse, et, Ă lâoccasion du centenaire de sa naissance, il Ă©crivit Ă lâĂ©vĂȘque de Bayeux et Lisieux sur sa doctrine. [10] Lors de son premier voyage apostolique en France, saint Jean-Paul II se rendit Ă la basilique qui lui est dĂ©diĂ©e, le 2 juin 1980 et, en 1997, il la dĂ©clara Docteur de lâĂglise [11] en tant quâ « experte en scientia amoris ». [12] BenoĂźt XVI reprit le thĂšme de sa âscience de lâamourâ en la proposant comme « un guide pour tous, en particulier pour ceux qui, au sein du peuple de Dieu, exercent le ministĂšre de thĂ©ologiens ». [13] Enfin, jâai eu la joie de canoniser ses parents, Louis et ZĂ©lie, en 2015 lors du Synode sur la famille et je lui ai rĂ©cemment consacrĂ© une catĂ©chĂšse du cycle sur le thĂšme du zĂšle apostolique. [14]
1. Jésus pour les autres
7. Dans le nom quâelle choisit comme religieuse, apparaĂźt JĂ©sus : lââEnfantâ qui manifeste le mystĂšre de lâIncarnation, et la âSainte Faceâ, câest-Ă -dire le visage du Christ qui se donne jusquâau bout sur la Croix. Elle est âSainte ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus et de la Sainte Faceâ.
8. Le Nom de JĂ©sus est continuellement ârespirĂ©â par ThĂ©rĂšse comme un acte dâamour, jusquâĂ son dernier souffle. Elle avait Ă©galement aussi gravĂ© ces mots dans sa cellule : âJĂ©sus est mon seul amourâ. CâĂ©tait son interprĂ©tation de lâaffirmation centrale du Nouveau Testament : « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8.16).
Une Ăąme missionnaire
9. Comme il arrive dans toute rencontre authentique avec le Christ, son expĂ©rience de foi lâappelait Ă la mission. ThĂ©rĂšse a pu dĂ©finir sa mission en ces termes : « Je dĂ©sirerai au Ciel la mĂȘme chose que sur la terre : Aimer JĂ©sus et le faire aimer ». [15] Elle a Ă©crit quâelle Ă©tait entrĂ©e au Carmel « pour sauver les Ăąmes ». [16] En dâautres termes, elle ne concevait pas sa consĂ©cration Ă Dieu en dehors de la recherche du bien de ses frĂšres. Elle partageait lâamour misĂ©ricordieux du PĂšre pour lâenfant pĂ©cheur, et celui du Bon Pasteur pour les brebis perdues, Ă©loignĂ©es, blessĂ©es. Câest pourquoi elle est la Patronne des missions, maĂźtresse en Ă©vangĂ©lisation.
10. Les derniĂšres pages de lâ Histoire dâune Ăąme [17] sont un testament missionnaire. Elles expriment sa maniĂšre de concevoir lâĂ©vangĂ©lisation par attraction, [18] et non par pression ou prosĂ©lytisme. Il est intĂ©ressant de lire comment elle le rĂ©sume : « â Attirez– moi, nous courrons Ă lâodeur de vos parfumsâ. O JĂ©sus, il nâest donc mĂȘme pas nĂ©cessaire de dire : En mâattirant, attirez les Ăąmes que jâaime. Cette simple parole : âAttirez-moiâ suffit. Seigneur, je le comprends, lorsquâune Ăąme sâest laissĂ©e captiver par lâodeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les Ăąmes quâelle aime sont entraĂźnĂ©es Ă sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, câest une consĂ©quence naturelle de son attraction vers vous. De mĂȘme quâun torrent, se jetant avec impĂ©tuositĂ© dans lâocĂ©an, entraĂźne aprĂšs lui tout ce quâil a rencontrĂ© sur son passage, de mĂȘme, ĂŽ mon JĂ©sus, lâĂąme qui se plonge dans lâocĂ©an sans rivages de votre amour, attire avec elle tous les trĂ©sors quâelle possĂšde… Seigneur, vous le savez, je nâai point dâautres trĂ©sors que les Ăąmes quâil vous a plu dâunir Ă la mienne ». [19]
11. Elle cite ici les paroles que lâĂ©pouse adresse Ă lâĂ©poux dans le Cantique des Cantiques (1, 3-4), selon lâinterprĂ©tation approfondie par les deux docteurs du Carmel, sainte ThĂ©rĂšse de JĂ©sus et saint Jean de la Croix. LâĂpoux est JĂ©sus, le Fils de Dieu qui sâest uni Ă notre humanitĂ© dans lâincarnation et lâa rachetĂ©e sur la Croix. De son cĂŽtĂ© ouvert, il a donnĂ© naissance Ă lâĂglise, son Ăpouse bien-aimĂ©e pour laquelle il a donnĂ© sa vie (cf. Ep 5, 25). Ce qui est frappant, câest que ThĂ©rĂšse, consciente dâĂȘtre proche de la mort, ne vit pas ce mystĂšre refermĂ©e sur elle-mĂȘme, dans un sentiment de seule consolation, mais avec un esprit apostolique fervent.
La grĂące qui nous libĂšre de lâautorĂ©fĂ©rentialitĂ©
12. Il en va de mĂȘme lorsquâelle parle de lâaction de lâEsprit Saint, qui acquiert immĂ©diatement un sens missionnaire : « Voici ma priĂšre, je demande Ă JĂ©sus de mâattirer dans les flammes de son amour, de mâunir si Ă©troitement Ă Lui, quâIl vive et agisse en moi. Je sens que plus le feu de lâamour embrasera mon cĆur, plus je dirai : Attirez-moi, plus aussi les Ăąmes qui sâapprocheront de moi (pauvre petit dĂ©bris de fer inutile, si je mâĂ©loignais du brasier divin), plus ces Ăąmes courront avec vitesse Ă lâodeur des parfums de leur Bien-AimĂ©, car une Ăąme embrasĂ©e dâamour ne peut rester inactive ». [20]
13. Dans le cĆur de ThĂ©rĂšse, la grĂące du baptĂȘme devient ce torrent impĂ©tueux qui se jette dans lâocĂ©an de lâamour du Christ, emportant avec lui une multitude de sĆurs et de frĂšres. Câest ce qui arriva en particulier aprĂšs sa mort : sa promesse dâune « pluie de roses ». [21]
2. La petite voie de la confiance et de lâamour
14. Lâune des dĂ©couvertes les plus importantes de ThĂ©rĂšse, pour le bien de tout le peuple de Dieu, est sa âpetite voieâ, la voie de la confiance et de lâamour, connue aussi sous le nom de Voie de lâenfance spirituelle. Tous peuvent la suivre, dans tout Ă©tat de vie, Ă chaque moment de lâexistence. Câest la voie que le PĂšre cĂ©leste rĂ©vĂšle aux petits (cf. Mt 11, 25).
15. ThĂ©rĂšse raconta sa dĂ©couverte de la petite voie dans lâ Histoire dâune Ăąme : [22] « Je puis donc, malgrĂ© ma petitesse, aspirer Ă la saintetĂ© ; me grandir, câest impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections; mais je veux chercher le moyen dâaller au Ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle ». [23]
16. Pour la dĂ©crire, elle utilise lâimage de lâascenseur : « Lâascenseur qui doit mâĂ©lever jusquâau Ciel, ce sont vos bras, ĂŽ JĂ©sus ! Pour cela je nâai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus ». [24] Petite, incapable dâavoir confiance en elle-mĂȘme, mais confiante en la puissance aimante des bras du Seigneur.
17. Câest âla douce voie de lâamourâ, [25] ouverte par JĂ©sus aux petits et aux pauvres, Ă tous. Câest le chemin de la vraie joie. Face Ă une conception pĂ©lagienne de la saintetĂ©, [26] individualiste et Ă©litiste, plus ascĂ©tique que mystique, qui met surtout lâaccent sur lâeffort humain, ThĂ©rĂšse souligne toujours la primautĂ© de lâaction de Dieu, de sa grĂące. Elle va ainsi jusquâĂ dire : « Je sens toujours la mĂȘme confiance audacieuse de devenir une grande Sainte, car je ne compte pas sur mes mĂ©rites nâen ayant aucun, mais jâespĂšre en Celui qui est la Vertu, la SaintetĂ© MĂȘme, câest Lui seul qui se contentant de mes faibles efforts mâĂ©lĂšvera jusquâĂ Lui et, me couvrant de ses mĂ©rites infinis, me fera Sainte ». [27]
Au-delà de tout mérite
18. Cette façon de penser ne contredit pas lâenseignement catholique traditionnel sur la croissance de la grĂące. JustifiĂ©s gratuitement par la grĂące sanctifiante, nous sommes transformĂ©s et capables de coopĂ©rer par nos bonnes actions Ă un chemin de croissance en saintetĂ©. De cette façon, nous sommes Ă©levĂ©s de telle sorte que nous pouvons avoir de vĂ©ritables mĂ©rites pour le dĂ©veloppement de la grĂące reçue.
19. Mais ThĂ©rĂšse prĂ©fĂšre souligner la primautĂ© de lâaction divine et inviter Ă la pleine confiance en regardant lâamour du Christ qui nous est donnĂ© jusquâau bout. Elle enseigne au fond que, puisque nous ne pouvons avoir aucune certitude en nous regardant nous-mĂȘmes, [28] nous ne pouvons pas non plus ĂȘtre certains de possĂ©der des mĂ©rites. Il nâest donc pas possible de nous appuyer sur nos efforts ou sur ce que nous faisons. Le CatĂ©chisme a voulu citer les paroles de sainte ThĂ©rĂšse lorsquâelle dit au Seigneur « Je paraĂźtrai devant vous les mains vides », [29] pour exprimer que « les saints ont toujours eu une conscience vive que leurs mĂ©rites Ă©taient pure grĂące ». [30] Cette conviction suscite une joyeuse et tendre gratitude.
20. Lâattitude la plus appropriĂ©e est donc de mettre la confiance du cĆur hors de soi-mĂȘme, en la misĂ©ricorde infinie dâun Dieu qui aime sans limites et qui a tout donnĂ© sur la Croix de JĂ©sus-Christ. [31] Câest pourquoi elle nâutilise jamais lâexpression, frĂ©quente Ă son Ă©poque, âje me ferai sainteâ.
21. En revanche, sa confiance illimitĂ©e encourage ceux qui se sentent fragiles, limitĂ©s, pĂ©cheurs Ă se laisser conduire et transformer pour atteindre le sommet : « Ah ! Si toutes les Ăąmes faibles et imparfaites sentaient ce que sent la plus petite de toutes les Ăąmes, lâĂąme de votre petite ThĂ©rĂšse, pas une seule ne dĂ©sespĂ©rerait dâarriver au sommet de la montagne de lâamour, puisque JĂ©sus ne demande pas de grandes actions, mais seulement lâabandon et la reconnaissance ». [32]
22. Cette mĂȘme insistance de ThĂ©rĂšse sur lâinitiative divine fait que, lorsquâelle parle de lâEucharistie, elle ne met pas en premier son dĂ©sir de recevoir JĂ©sus dans la sainte communion, mais le dĂ©sir de JĂ©sus de sâunir Ă nous et demeurer dans nos cĆurs. [33] Dans lâActe dâoffrande Ă lâAmour MisĂ©ricordieux, souffrant de ne pouvoir recevoir la communion tous les jours, elle dit Ă JĂ©sus : « Restez-en moi, comme au tabernacle ». [34] Le centre et lâobjet de son regard ne sont pas elle-mĂȘme avec ses besoins, mais le Christ qui aime, qui cherche, qui dĂ©sire, qui demeure dans lâĂąme.
Lâabandon quotidien
23. La confiance que ThĂ©rĂšse promeut ne doit pas ĂȘtre comprise seulement par rapport Ă la sanctification et au salut personnels. Elle a un sens intĂ©gral qui embrasse la totalitĂ© de lâexistence concrĂšte et sâapplique Ă toute notre vie oĂč nous sommes souvent envahis par les peurs, par le dĂ©sir de sĂ©curitĂ© humaine, par le besoin de tout contrĂŽler. Câest lĂ quâapparaĂźt lâinvitation Ă un saint âabandonâ.
24. La pleine confiance, qui devient abandon dans lâAmour, nous libĂšre des calculs obsessionnels, de lâinquiĂ©tude constante pour lâavenir, des peurs qui enlĂšvent la paix. Dans ses derniers jours, ThĂ©rĂšse insistait sur ce point : « Nous qui courrons dans la voie de lâAmour, je trouve que nous ne devons pas penser Ă ce qui peut nous arriver de douloureux dans lâavenir, car alors câest manquer de confiance ». [35] Si nous sommes entre les mains dâun PĂšre qui nous aime sans limites, cela sera vrai en toutes circonstances, nous nous en sortirons quoi quâil arrive et, dâune maniĂšre ou dâune autre, son plan dâamour et de plĂ©nitude se rĂ©alisera dans notre vie.
Un feu au milieu de la nuit
25. ThĂ©rĂšse a vĂ©cu la foi la plus forte et la plus certaine dans lâobscuritĂ© de la nuit et mĂȘme dans lâobscuritĂ© du Calvaire. Son tĂ©moignage a atteint son apogĂ©e dans la derniĂšre pĂ©riode de sa vie, dans sa grande « Ă©preuve contre la foi », [36] qui commença Ă PĂąques 1896. Dans son rĂ©cit, [37] elle met cette Ă©preuve en relation directe avec la douloureuse rĂ©alitĂ© de lâathĂ©isme de son temps. Elle a vĂ©cu en effet Ă la fin du XIX siĂšcle, âĂąge dâorâ de lâathĂ©isme moderne en tant que systĂšme philosophique et idĂ©ologique. Lorsquâelle Ă©crit que JĂ©sus avait permis que mon Ăąme « fĂ»t envahie des plus Ă©paisses tĂ©nĂšbres », [38] elle dĂ©signe les tĂ©nĂšbres de lâathĂ©isme et le rejet de la foi chrĂ©tienne. En union avec JĂ©sus, qui a pris sur lui toutes les tĂ©nĂšbres du pĂ©chĂ© du monde en acceptant de boire la coupe de la Passion, ThĂ©rĂšse perçoit, dans ces tĂ©nĂšbres, le dĂ©sespoir, le vide du nĂ©ant. [39]
26. Mais les tĂ©nĂšbres ne peuvent pas Ă©teindre la LumiĂšre : elles ont Ă©tĂ© vaincues par Celui qui, comme LumiĂšre, est venu dans le monde (cf. Jn 12, 46). [40] Le rĂ©cit de ThĂ©rĂšse montre le caractĂšre hĂ©roĂŻque de sa foi, sa victoire dans le combat spirituel face aux tentations les plus fortes. Elle se sent la sĆur des athĂ©es et se met Ă table, comme JĂ©sus, avec les pĂ©cheurs (cf. Mt 9, 10-13). Elle intercĂšde pour eux, tout en renouvelant continuellement son acte de foi, toujours en communion amoureuse avec le Seigneur : « Je cours vers mon JĂ©sus, je lui dis ĂȘtre prĂȘte Ă verser jusquâĂ la derniĂšre goutte de mon sang pour confesser quâil y a un Ciel. Je Lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin quâIl lâouvre pour lâĂ©ternitĂ© aux pauvres incrĂ©dules ». [41]
27. Dans la foi, elle vit intensĂ©ment une confiance illimitĂ©e en la misĂ©ricorde infinie de Dieu : « Une confiance qui doit nous conduire Ă lâamour ». [42] Elle vit, mĂȘme dans lâobscuritĂ©, la confiance totale de lâenfant qui sâabandonne sans crainte dans les bras de son pĂšre et de sa mĂšre. Pour ThĂ©rĂšse, en effet, Dieu brille avant tout par sa misĂ©ricorde, clĂ© pour comprendre tout ce qui est dit de Lui : « Ă moi Il a donnĂ© sa MisĂ©ricorde infinie, et câest Ă travers elle que je contemple et adore les autres perfections Divines !… Alors toutes mâapparaissent rayonnantes dâ amour, la Justice mĂȘme (et peut-ĂȘtre encore plus que toutes les autres) me semble revĂȘtue dâ amour ». [43] Câest lâune des dĂ©couvertes les plus importantes de ThĂ©rĂšse, lâune de ses plus grandes contributions pour lâensemble du peuple de Dieu. Elle est entrĂ©e de maniĂšre extraordinaire dans les profondeurs de la misĂ©ricorde divine et y a puisĂ© la lumiĂšre de son espĂ©rance sans limites.
Une trÚs ferme espérance
28. Avant son entrĂ©e au Carmel, ThĂ©rĂšse fit lâexpĂ©rience dâune singuliĂšre proximitĂ© spirituelle avec lâun des hommes les plus malheureux, le criminel Henri Pranzini, condamnĂ© Ă mort pour triple assassinat, et impĂ©nitent. [44] Offrant la messe pour lui et priant avec une totale confiance pour son salut, elle est sĂ»re de le mettre en contact avec le Sang de JĂ©sus et elle dit Ă Dieu ĂȘtre certaine quâau dernier moment Il lui pardonnera et quâelle y croira « mĂȘme sâil ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir ». Elle donne la raison de cette certitude : « tant jâavais de confiance en la misĂ©ricorde infinie de JĂ©sus ». [45] Quelle Ă©motion ensuite lorsquâelle dĂ©couvre que Pranzini, montĂ© sur lâĂ©chafaud, « tout Ă coup, saisi dâune inspiration subite, se retourne, saisit un Crucifix que lui prĂ©sentait le prĂȘtre et baise par trois fois ses plaies sacrĂ©es !…». [46] Cette expĂ©rience intense dâespĂ©rer contre toute espĂ©rance a Ă©tĂ© fondamentale pour elle : « Depuis cette grĂące unique, mon dĂ©sir de sauver les Ăąmes grandit chaque jour ». [47]
29. Elle est consciente du drame du pĂ©chĂ©, mĂȘme si nous la voyons toujours introduite dans le mystĂšre du Christ, avec la certitude que « lĂ oĂč le pĂ©chĂ© a abondĂ©, la grĂące a surabondĂ© » ( Rm 5, 20). Le pĂ©chĂ© du monde est immense, mais il nâest pas infini. En revanche, lâamour misĂ©ricordieux du RĂ©dempteur est infini. ThĂ©rĂšse est tĂ©moin de la victoire dĂ©finitive de JĂ©sus sur toutes les forces du mal par sa passion, sa mort et sa rĂ©surrection. Mue par la confiance, elle ose Ă©crire : « JĂ©sus, fais que je sauve beaucoup dâĂąmes, quâaujourdâhui il nây en ait pas une seule de damnĂ©e […]. JĂ©sus, pardonne-moi si je dis des choses quâil ne faut pas dire, je ne veux que te rĂ©jouir et te consoler ». [48] Cela nous permet de passer Ă un autre aspect de lâair frais quâest le message de Sainte ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus et de la Sainte Face.
3. Je serai lâamour
30. âPlus grandeâ que la foi et que lâespĂ©rance, la charitĂ© ne passera jamais (cf. 1 Co 13, 8-13). Elle est le plus grand don de lâEsprit Saint, « la mĂšre et la racine de toutes les vertus ». [49]
La charitĂ© comme attitude personnelle dâamour
31. Lâ Histoire dâune Ăąme est un tĂ©moignage de charitĂ© oĂč ThĂ©rĂšse nous offre un commentaire du commandement nouveau de JĂ©sus : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimĂ©s » ( Jn 15, 12) [50]. JĂ©sus a soif de cette rĂ©ponse Ă son amour. En effet, « il nâa pas craint de mendier un peu dâeau Ă la Samaritaine. Il avait soif… Mais en disant : âdonne-moi Ă boireâ, câĂ©tait lâ amour de sa pauvre crĂ©ature que le CrĂ©ateur de lâunivers rĂ©clamait. Il avait soif dâamour⊠». [51] ThĂ©rĂšse veut correspondre Ă lâamour de JĂ©sus, lui rendre amour pour amour. [52]
32. Le symbolisme de lâamour conjugal exprime la rĂ©ciprocitĂ© du don de soi entre lâĂ©poux et lâĂ©pouse. Ainsi, inspirĂ©e par le Cantique des Cantiques (2, 16), elle Ă©crit : « Je pense que le cĆur de mon Ă©poux est Ă moi seule, comme le mien est Ă lui seul, et je lui parle alors dans la solitude de ce dĂ©licieux cĆur Ă cĆur en attendant de le contempler un jour face Ă face !… ». [53] MĂȘme si le Seigneur nous aime tous ensemble en tant que Peuple, la charitĂ© agit en mĂȘme temps de maniĂšre trĂšs personnelle, âde cĆur Ă cĆurâ.
33. ThĂ©rĂšse a la vive certitude que JĂ©sus lâa aimĂ©e et lâa connue personnellement dans sa Passion : « Il mâa aimĂ© et sâest livrĂ© lui-mĂȘme pour moi » ( Ga 2, 20). Contemplant JĂ©sus dans son agonie, elle lui dit : « Tu me vis ». [54] De mĂȘme, elle dit Ă lâEnfant JĂ©sus dans les bras de sa MĂšre : « De ta petite main qui caressait Marie, Tu soutenais le monde et Tu lui donnais la vie. Et tu pensais Ă moi ». [55] Ainsi, toujours au dĂ©but de lâ Histoire dâune Ăąme, elle contemple lâamour de JĂ©sus pour chacun, comme sâil Ă©tait unique au monde. [56]
34. Lâacte dâamour âJĂ©sus, je tâaimeâ, continuellement vĂ©cu par ThĂ©rĂšse comme une respiration, est la clĂ© de sa lecture de lâĂvangile. Elle se plonge avec cet amour dans tous les mystĂšres de la vie du Christ, dont elle devient contemporaine, habitant lâĂvangile avec Marie et Joseph, Marie Madeleine et les ApĂŽtres. Avec eux, elle pĂ©nĂštre dans les profondeurs de lâamour du CĆur de JĂ©sus. Prenons un exemple : « Lorsque je vois Madeleine sâavancer devant les nombreux convives, arroser de ses larmes les pieds de son MaĂźtre adorĂ©, quâelle touche pour la premiĂšre fois ; je sens que son cĆur a compris les abĂźmes dâamour et de misĂ©ricorde du CĆur de JĂ©sus et que toute pĂ©cheresse quâelle est ce CĆur dâamour est non seulement disposĂ© Ă lui pardonner, mais encore Ă lui prodiguer les bienfaits de son intimitĂ© divine, Ă lâĂ©lever jusquâaux plus hauts sommets de la contemplation ». [57]
Le plus grand amour dans la plus grande simplicité
35. Ă la fin de lâ Histoire dâune Ăąme, ThĂ©rĂšse nous livre son Offrande comme Victime dâHolocauste Ă lâAmour MisĂ©ricordieux du Bon Dieu. [58] En se livrant pleinement Ă lâaction de lâEsprit, elle reçoit, sans bruit ni signes particuliers, la surabondance de lâeau vive : « Les fleuves, ou plutĂŽt les ocĂ©ans de grĂąces qui sont venus inonder mon Ăąme⊠». [59] Câest la vie mystique qui, mĂȘme dĂ©pourvue de phĂ©nomĂšnes extraordinaires, est proposĂ©e Ă tous les fidĂšles comme une expĂ©rience quotidienne dâamour.
36. ThĂ©rĂšse vit la charitĂ© dans la petitesse, dans les choses les plus simples de la vie quotidienne, et elle le fait en compagnie de la Vierge Marie, en apprenant dâelle quâ« aimer câest tout donner et se donner soi-mĂȘme ». [60] En effet, alors que les prĂ©dicateurs de son temps parlaient souvent de la grandeur de Marie de maniĂšre triomphaliste, Ă©loignĂ©e de nous, ThĂ©rĂšse montre, Ă partir de lâĂvangile, que Marie est la plus grande dans le Royaume des Cieux parce quâelle est la plus petite (cf. Mt 18, 4), la plus proche de JĂ©sus dans son humiliation. Elle voit que, si les rĂ©cits apocryphes sont remplis de passages frappants et merveilleux, les Ăvangiles nous montrent une existence humble et pauvre, vĂ©cue dans la simplicitĂ© de la foi. JĂ©sus lui-mĂȘme veut que Marie soit lâexemple de lâĂąme qui le cherche avec une foi dĂ©pouillĂ©e. [61] Marie a Ă©tĂ© la premiĂšre Ă vivre la âpetite voieâ dans la foi pure et lâhumilitĂ© ; câest pourquoi ThĂ©rĂšse nâa pas peur dâĂ©crire :
« Je sais quâĂ Nazareth, MĂšre pleine de grĂąces
Tu vis trĂšs pauvrement, ne voulant rien de plus
Point de ravissements, de miracles, dâextases
Nâembellissent ta vie, ĂŽ Reine des Ălus !…
Le nombre des petits est bien grand sur la terre
Ils peuvent sans trembler vers toi lever les yeux.
Câest par la voie commune, incomparable MĂšre
Quâil te plait de marcher pour les guider aux Cieux. » [62]
37. ThĂ©rĂšse nous a aussi donnĂ© des rĂ©cits de moments de grĂące vĂ©cus dans la simplicitĂ© quotidienne, par exemple son inspiration soudaine en accompagnant une sĆur malade au caractĂšre difficile. Mais il sâagit toujours dâexpĂ©riences dâune charitĂ© intense vĂ©cue dans lâordinaire : « Un soir dâhiver, jâaccomplissais comme dâhabitude mon petit office, il faisait froid, il faisait nuit⊠Tout Ă coup jâentendis dans le lointain le son harmonieux dâun instrument de musique, alors je me reprĂ©sentai un salon bien Ă©clairĂ©, tout brillant de dorures, des jeunes filles Ă©lĂ©gamment vĂȘtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais ; au lieu dâune mĂ©lodie jâentendais de temps en temps ses gĂ©missements plaintifs, au lieu de dorures, je voyais les briques de notre cloĂźtre austĂšre, Ă peine Ă©clairĂ© par une faible lueur. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon Ăąme, ce que je sais câest que le Seigneur lâillumina des rayons de la vĂ©ritĂ© qui surpassĂšrent tellement lâĂ©clat tĂ©nĂ©breux des fĂȘtes de la terre, que je ne pouvais croire Ă mon bonheur⊠Ah ! pour jouir mille ans des fĂȘtes mondaines, je nâaurais pas donnĂ© les dix minutes employĂ©es Ă remplir mon humble office de charité⊠». [63]
Au cĆur de lâĂglise
38. ThĂ©rĂšse a hĂ©ritĂ© de Sainte ThĂ©rĂšse dâAvila un grand amour pour lâĂglise et a pu atteindre les profondeurs de ce mystĂšre. Nous le voyons dans sa dĂ©couverte du âcĆur de lâĂgliseâ. Dans une longue priĂšre Ă JĂ©sus, [64] Ă©crite le 8 septembre 1896, jour du sixiĂšme anniversaire de sa profession religieuse, la Sainte confie au Seigneur quâelle est animĂ©e dâun immense dĂ©sir, dâune passion pour lâĂvangile quâaucune vocation ne peut satisfaire Ă elle seule. Ainsi, Ă la recherche de sa âplaceâ dans lâĂglise, elle relit les chapitres 12 et 13 de la premiĂšre Lettre de saint Paul aux Corinthiens.
39. Au chapitre 12, lâApĂŽtre utilise la mĂ©taphore du corps et de ses membres pour expliquer que lâĂglise comprend une grande variĂ©tĂ© de charismes ordonnĂ©s selon un ordre hiĂ©rarchique. Mais cette description ne suffit pas Ă ThĂ©rĂšse. Elle poursuit ses recherches, lit lââhymne Ă la charitĂ©â du chapitre 13, y trouve la grande rĂ©ponse et Ă©crit cette page mĂ©morable : « ConsidĂ©rant le corps mystique de lâĂglise, je ne mâĂ©tais reconnue dans aucun des membres dĂ©crits par saint Paul, ou plutĂŽt je voulais me reconnaĂźtre en tous… La CharitĂ© me donna la clef de ma vocation. Je compris que si lâĂglise avait un corps, composĂ© de diffĂ©rents membres, le plus nĂ©cessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que lâĂglise avait un CĆur, et que ce CĆur Ă©tait brĂ»lant dâamour. Je compris que lâAmour seul faisait agir les membres de lâĂglise, que si lâAmour venait Ă sâĂ©teindre, les ApĂŽtres nâannonceraient plus lâĂvangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang⊠Je compris que lâ Amour renfermait toutes les Vocations, que lâAmour Ă©tait tout, quâil embrassait tous les temps et tous les lieux… en un mot, quâil est Ă©ternel !… Alors dans lâexcĂšs de ma joie dĂ©lirante, je me suis Ă©criĂ©e : O JĂ©sus, mon Amour… ma vocation, enfin je lâai trouvĂ©e, ma vocation, câest lâAmour… Oui jâai trouvĂ© ma place dans lâĂglise et cette place, ĂŽ mon Dieu, câest vous qui me lâavez donnĂ©e… dans le CĆur de lâĂglise, ma MĂšre, je serai lâAmour… ainsi je serai tout… ainsi mon rĂȘve sera rĂ©alisĂ© !!!… ». [65]
40. Ce nâest pas le cĆur dâune Ăglise triomphaliste, câest le cĆur dâune Ăglise aimante, humble et misĂ©ricordieuse. ThĂ©rĂšse ne se met jamais au-dessus des autres, mais Ă la derniĂšre place avec le Fils de Dieu qui, pour nous, a pris la condition de serviteur et sâest humiliĂ©, devenant obĂ©issant jusquâĂ la mort sur une croix (cf. Ph 2, 7-8).
41. Une telle dĂ©couverte du cĆur de lâĂglise est aussi une grande lumiĂšre pour nous aujourdâhui, afin de ne pas nous scandaliser des limites et des faiblesses de lâinstitution ecclĂ©siastique, marquĂ©e par des obscuritĂ©s ou des pĂ©chĂ©s, et entrer dans son âcĆur brĂ»lant dâamourâ qui sâest embrasĂ© le jour de la PentecĂŽte par le don de lâEsprit Saint. Câest le cĆur dont le feu se ravive encore par chacun de nos actes de charitĂ©. âJe serai lâamourâ : voilĂ le choix radical de ThĂ©rĂšse, sa synthĂšse dĂ©finitive, son identitĂ© spirituelle la plus personnelle.
Pluie de roses
42. Suite Ă de nombreux siĂšcles au cours desquels nombre de saints ont exprimĂ©, avec grande ferveur et beautĂ©, leur dĂ©sir dââaller au cielâ, sainte ThĂ©rĂšse reconnait avec grande sincĂ©ritĂ© : « Jâavais alors de grandes Ă©preuves intĂ©rieures de toutes sortes (jusquâĂ me demander parfois sâil y avait un Ciel) ». [66] Ă un autre moment, elle dit : « Lorsque je chante le bonheur du Ciel, lâĂ©ternelle possession de Dieu, je nâen ressens aucune joie, car je chante simplement ce que je veux croire ». [67] Que se passait-il ? Elle entendait lâappel de Dieu Ă mettre le feu au cĆur de lâĂglise plus quâelle ne rĂȘvait de son propre bonheur.
43. La transformation qui sâest produite en elle lui a permis de passer dâun fervent dĂ©sir du Ciel Ă un dĂ©sir ardent et continu du bien de tous, culminant dans le rĂȘve de poursuivre au Ciel sa mission dâaimer JĂ©sus et de le faire aimer. En ce sens, elle Ă©crit dans une de ses derniĂšres lettres : « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon dĂ©sir est de travailler encore pour lâĂglise et les Ăąmes ». [68] Et Ă cette mĂȘme pĂ©riode, elle dit plus directement : « M on Ciel se passera sur la terre jusquâĂ la fin du monde. Oui, je veux passer mon Ciel Ă faire du bien sur la terre ». [69]
44. ThĂ©rĂšse exprimait ainsi sa rĂ©ponse la plus convaincue au don unique que le Seigneur lui faisait, Ă cette lumiĂšre surprenante que Dieu lui dĂ©versait. De cette façon, elle arrivait Ă sa derniĂšre synthĂšse personnelle de lâĂvangile, qui partait de la pleine confiance pour atteindre son point culminant dans le don total aux autres. Elle ne doutait pas de la fĂ©conditĂ© de ce don : « J e pense Ă tout le bien que je voudrais faire aprĂšs ma mort ». [70] « Le bon Dieu ne me donnerait pas ce dĂ©sir de faire du bien sur la terre aprĂšs ma mort, sâil ne voulait pas le rĂ©aliser ». [71] « Ce sera comme une pluie de roses ». [72]
45. Le cercle se ferme. « Câest la confiance ». Câest la confiance qui nous conduit Ă lâAmour et nous libĂšre ainsi de la peur, câest la confiance qui nous aide Ă dĂ©tourner le regard de nous-mĂȘmes, câest la confiance qui nous permet de remettre entre les mains de Dieu ce que lui seul peut faire. Cela nous laisse un immense torrent dâamour et dâĂ©nergies disponibles pour rechercher le bien des frĂšres. Et ainsi, au milieu de la souffrance de ses derniers jours, elle pouvait dire : « Je ne compte plus que sur l âamour ». [73] Ă la fin, seul compte lâamour. La confiance fait jaillir les roses et les rĂ©pand comme un dĂ©bordement de la surabondance de lâamour divin. Demandons-la comme un don gratuit, comme un don prĂ©cieux de la grĂące, pour que les voies de lâĂvangile sâouvrent dans nos vies.
4. Au cĆur de lâĂvangile
46. Dans Evangelii gaudium, jâai insistĂ© sur lâinvitation Ă revenir Ă la fraĂźcheur de la source pour mettre lâaccent sur ce qui est essentiel et indispensable. Je crois quâil est opportun de reprendre et de proposer Ă nouveau cette invitation.
Le Docteur de la synthĂšse
47. Cette Exhortation sur sainte ThĂ©rĂšse me permet de rappeler que, dans une Ăglise missionnaire, « lâannonce se concentre sur lâessentiel, sur ce qui est plus beau, plus grand, plus attirant et en mĂȘme temps plus nĂ©cessaire. La proposition se simplifie, sans perdre pour cela profondeur et vĂ©ritĂ©, et devient ainsi plus convaincante et plus lumineuse ». [74] Le cĆur lumineux câest « la beautĂ© de lâamour salvifique de Dieu manifestĂ© en JĂ©sus Christ mort et ressuscitĂ© ». [75]
48. Tout nâest pas central, car il y a un ordre ou une hiĂ©rarchie entre les vĂ©ritĂ©s de lâĂglise, et « ceci vaut autant pour les dogmes de foi que pour lâensemble des enseignements de lâĂglise, y compris lâenseignement moral ». [76] Le centre de la morale chrĂ©tienne câest la charitĂ© qui est la rĂ©ponse Ă lâamour inconditionnel de la TrinitĂ©. Câest pourquoi « les Ćuvres dâamour envers le prochain sont la manifestation extĂ©rieure la plus parfaite de la grĂące intĂ©rieure de lâEsprit ». [77] Ă la fin, seul lâamour compte.
49. PrĂ©cisĂ©ment, lâapport spĂ©cifique que nous offre ThĂ©rĂšse comme Sainte et comme Docteur de lâĂglise nâest pas analytique, comme pourrait lâĂȘtre par exemple celui de saint Thomas dâAquin. Son apport est plutĂŽt synthĂ©tique, car son gĂ©nie est de nous conduire au centre, Ă lâessentiel, au plus indispensable. Elle montre par ses paroles et par son parcours personnel que, mĂȘme si tous les enseignements et normes de lâĂglise ont leur importance, leur valeur, leur lumiĂšre, certains sont plus urgents et plus structurants dans la vie chrĂ©tienne. Câest lĂ que ThĂ©rĂšse a mis son regard et son cĆur.
50. ThĂ©ologiens, moralistes, penseurs de la spiritualitĂ©, ainsi que les pasteurs et chaque croyant dans son milieu, nous devons encore recueillir cette intuition gĂ©niale de ThĂ©rĂšse et en tirer les consĂ©quences tant thĂ©oriques que pratiques, tant doctrinales que pastorales, tant personnelles que communautaires. Il faut de lâaudace et de la libertĂ© intĂ©rieure pour y parvenir.
51. Lâon cite parfois seulement des expressions pĂ©riphĂ©riques de cette sainte, ou bien lâon mentionne des questions quâelle peut avoir en commun avec tous les autres saints : la priĂšre, le sacrifice, la piĂ©tĂ© eucharistique, et tant dâautres beaux tĂ©moignages. Mais, en faisant ainsi, nous nous privons de ce quâelle a de spĂ©cifique, de ce quâelle donne Ă lâĂglise, parce que nous oublions que « chaque saint est une mission ; il est un projet du PĂšre pour reflĂ©ter et incarner, Ă un moment dĂ©terminĂ© de lâhistoire, un aspect de lâĂvangile ». [78] Câest pourquoi, « pour reconnaĂźtre quelle est cette parole que le Seigneur veut dire Ă travers un saint, il ne faut pas sâarrĂȘter aux dĂ©tails [âŠ]. Ce quâil faut considĂ©rer, câest lâensemble de sa vie, tout son cheminement de sanctification, cette figure qui reflĂšte quelque chose de JĂ©sus-Christ et qui se rĂ©vĂšle quand on parvient Ă percevoir le sens de la totalitĂ© de sa personne ». [79]Cela vaut plus encore pour sainte ThĂ©rĂšse, qui est âDocteur de la synthĂšseâ.
52. Du ciel Ă la terre, lâactualitĂ© de sainte ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus et de la Sainte Face demeure dans toute sa âpetite grandeurâ.
En un temps qui nous invite Ă nous enfermer dans nos intĂ©rĂȘts particuliers, ThĂ©rĂšse nous montre quâil est beau de faire de la vie un don.
Ă un moment oĂč les besoins les plus superficiels prĂ©valent, elle est tĂ©moin du radicalisme Ă©vangĂ©lique.
En un temps dâindividualisme, elle nous fait dĂ©couvrir la valeur de lâamour qui devient intercession.
Ă un moment oĂč lâĂȘtre humain est obsĂ©dĂ© par la grandeur et par de nouvelles formes de pouvoir, elle montre le chemin de la petitesse.
En un temps oĂč de nombreux ĂȘtres humains sont rejetĂ©s, elle nous enseigne la beautĂ© dâĂȘtre attentif, de prendre soin de lâautre.
Ă un moment de complexitĂ©, elle peut nous aider Ă redĂ©couvrir la simplicitĂ©, la primautĂ© absolue de lâamour, la confiance et lâabandon, en dĂ©passant une logique lĂ©galiste et moralisante qui remplit la vie chrĂ©tienne dâobservances et de prĂ©ceptes et fige la joie de lâĂvangile.
En un temps de replis et dâenfermements, ThĂ©rĂšse nous invite Ă une sortie missionnaire, conquis par lâattrait de JĂ©sus Christ et de lâĂvangile.
53. Un siĂšcle et demi aprĂšs sa naissance, ThĂ©rĂšse est plus vivante que jamais au cĆur de lâĂglise en chemin, au cĆur du Peuple de Dieu. Elle est en pĂšlerinage avec nous, faisant le bien sur la terre, comme elle le dĂ©sira tant. Les innombrables ârosesâ que ThĂ©rĂšse rĂ©pand sont le signe le plus beau de sa vitalitĂ© spirituelle, câest-Ă -dire les grĂąces que Dieu nous donne par son intercession comblĂ©e dâamour, pour nous soutenir sur le chemin de la vie.
ChÚre sainte ThérÚse,
lâĂglise a besoin de faire resplendir
la couleur, le parfum, la joie de lâĂvangile.
Envoie-nous tes roses.
Aide-nous Ă avoir toujours confiance,
comme tu lâas fait,
dans le grand amour que Dieu a pour nous,
afin que nous puissions imiter chaque jour
ta petite voie de sainteté.
Amen.
DonnĂ© Ă Rome, Saint-Jean-de-Latran, le 15 octobre, mĂ©moire de sainte ThĂ©rĂšse dâAvila, de lâannĂ©e 2023, la onziĂšme de mon Pontificat.
FRANĂOIS
[1] Sainte ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus et de la Sainte Face, Ćuvres complĂštes, LT 197, Ă SĆur Marie du SacrĂ©-CĆur (17 septembre 1896), Paris 1996, p. 553.
Il sera toujours fait rĂ©fĂ©rence Ă cette Ă©dition qui utilise les abrĂ©viations suivantes : Ms A : Manuscrit autobiographique âAâ ; Ms B : Manuscrit autobiographique âBâ ; Ms C : Manuscrit autobiographique âCâ ; LT : Lettres ; PN : PoĂ©sies ; Pri : PriĂšres ; CJ : âCarnet jauneâ ; DE : Derniers entretiens.
[2] Pri 6, Offrande de moi-mĂȘme comme Victime dâHolocauste Ă lâAmour MisĂ©ricordieux du Bon Dieu (9 juin 1895), p. 963.
[3] Pour la pĂ©riode 2022-2023, lâUNESCO a inscrit Sainte ThĂ©rĂšse de Enfant JĂ©sus et de la Sainte Face comme personnalitĂ© Ă cĂ©lĂ©brer Ă lâoccasion du 150 anniversaire de sa naissance.
[4] 29 avril 1923.
[5] Cf. Décret sur les vertus (14 août 1921) : AAS 13 (1921), pp. 449-452.
[6] Homélie pour la canonisation (17 mai 1925) : AAS 17 (1925), p. 211.
[7] Cf. AAS 20 (1928), pp. 147-148.
[8] Cf. AAS 36 (1944), pp. 329-330.
[9] Lettre Ă Mgr F. Picaud, ĂvĂȘque de Bayeux et Lisieux (7 aoĂ»t 1947) in Analecta OCD 19 (1947), pp. 168-171 ; Message radiodiffusĂ© pour la consĂ©cration de la Basilique de Lisieux (11 juillet 1954) : AAS 46 (1954), pp. 404-407.
[10] Cf. Lettre Ă Mgr Jean-Marie-ClĂ©ment BadrĂ©, ĂvĂȘque de Bayeux et Lisieux, Ă l’occasion du centenaire de la naissance de Sainte ThĂ©rĂšse de lâEnfant JĂ©sus (2 janvier 1973) : AAS 65 (1973), pp. 12-15.
[11] Cf. AAS 90 (1998), 409-413, pp. 930-944.
[12] Lett. ap. Novo Millennio ineunte (6 janvier 2001), n. 42 : AAS 93 (2001), p. 296.
[13] CatĂ©chĂšse (6 avril 2011) : LâOsservatore Romano, ed. en langue française (7 avril 2011), p. 1.
[14] Cf. CatĂ©chĂšse (7 juin 2023) : LâOsservatore Romano, ed. en langue française (8 juin 2023).
[15] LT 220, Ă lâabbĂ© BelliĂšre (24 fĂ©vrier 1897), p. 576.
[16] Ms A, 69v°, p. 187.
[17] Cf. Ms C, 33v°-37r°, pp. 280-285.
[18] Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 14 : AAS 105 (2013), pp. 1025-1026.
[19] Ms C, 34r°, p. 281.
[20] Ibid., 36r°, p. 284.
[21] CJ, 9 juin 1897, 3, p. 1013.
[22] Cf. Ms C, 2v°-3r°, pp. 237-238.
[23] Ibid., 2v°, p. 237.
[24] Ibid., 3r°, p. 238.
[25] Cf. Ms A, 84v°, p. 213.
[26] Cf. Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), nn. 47-62 : AAS 110 (2018), pp. 1124-1129.
[27] Ms A, 32r°, p. 120.
[28] Le Concile de Trente lâexpliquait ainsi : « Quiconque se considĂšre lui-mĂȘme, ainsi que sa propre faiblesse et ses mauvaises dispositions, peut ĂȘtre rempli dâeffroi et de crainte au sujet de sa grĂące » ( DĂ©cret sur la justification, IX : DS, n. 1534). Le CatĂ©chisme de lâĂglise Catholique le reprend lorsquâil enseigne quâil est impossible dâavoir une certitude sur nos propres sentiments ou sur nos Ćuvres (cf. n. 2005). La certitude de la confiance ne se trouve pas en nous-mĂȘmes ; le propre moi ne fournit pas la base de cette certitude, qui ne repose pas sur une introspection. Dâune certaine maniĂšre, saint Paul lâexprimait ainsi : « Je ne me juge mĂȘme pas moi-mĂȘme. Ma conscience ne me reproche rien, mais ce nâest pas pour cela que je suis juste : celui qui me soumet au jugement, câest le Seigneur » (1 Co 4, 3-4). Saint Thomas dâAquin lâexpliquait ainsi : puisque « la grĂące est de quelque maniĂšre imparfaite en ce sens quâelle ne guĂ©rit pas totalement lâhomme » ( Summa I-II, q. 109, art. 9, ad 1), « il reste aussi une certaine obscuritĂ© dâignorance dans lâintelligence » ( ibid., co).
[29] Pri 6, p. 963.
[30] CatĂ©chisme de lâĂglise Catholique, n. 2011.
[31] Le Concile de Trente lâaffirme clairement aussi: « Aucun homme pieux ne doit mettre en doute la misĂ©ricorde de Dieu » ( DĂ©cret sur la justification, IX : DS, n. 1534). « Tous doivent placer et faire reposer dans le secours de Dieu la plus ferme espĂ©rance » ( Ibid., XIII : DS, n. 1541).
[32] Ms B, 1v°, p. 220.
[33] Cf. Ms A, 48v°, p. 148 ; LT 92, à Marie Guérin (30 mai 1889), p. 393.
[34] Pri 6, p. 963.
[35] CJ, 23 juillet 1897, 3, p. 1054.
[36] Ms C, 31rÂș, p. 277.
[37] Cf. ibid., 5rÂș-7vÂș, pp. 240-244.
[38] Ibid., 5vÂș, p. 241.
[39] Cf. ibid., 6vÂș, pp. 242-243.
[40] Cf. Lett. enc. Lumen fidei (29 juin 2013), n. 17 : AAS 105 (2013), p. 564-565.
[41] Ms C, 7rÂș, p. 243.
[42] LT 197, Ă sĆur MarĂe du SacrĂ© Coeur (17 septembre 1896), p. 553.
[43] Ms A, 83vÂș, p. 211.
[44] Cf. ibid., 45vÂș-46vÂș, pp. 143-145.
[45] Ibid., 46rÂș, p. 144.
[46] Ibid.
[47] Ibid., 46vÂș, p. 144.
[48] Pri 2, p. 958.
[49] Summa Theologiae, I-II, q. 62, art. 4.
[50] Cf. Ms C, 11v°-31r°, pp. 249-276.
[51] Ms B, 1vÂș, pp. 220-221.
[52] Cf. ibid., 4rÂș, pp. 227-228.
[53] LT 122, à Céline (14 octobre 1890), p. 431.
[54] PN 24, 21, p. 697.
[55] Ibid., 6, p. 693.
[56] Cf. Ms A, 3rÂș, p. 73.
[57] LT 247, Ă lâabbĂ© BelliĂ©re (21 juin 1897), pp. 603-604.
[58] Cf. Pri 6, pp. 962-964.
[59] Ms A, 84rÂș, p. 212.
[60] PN 54, 22, p. 755.
[61] Cf. ibid., 15, p. 753
[62] Ibid., 17, p. 754.
[63] Ms C, 29vÂș-30rÂș, pp. 274-275.
[64] Cf. Ms B, 2r°-5v° : p. 222-232.
[65] Ibid., 3v°, p. 226.
[66] Ms A, 80v°, p. 205. Ce nâĂ©tait pas un manque de foi. Saint Thomas dâAquin enseigne que dans la foi opĂšrent la volontĂ© et lâintelligence. LâadhĂ©sion de la volontĂ© peut ĂȘtre trĂšs solide et enracinĂ©e, tandis que lâintelligence peut ĂȘtre obscurcie : cf. De Veritate14, 1.
[67] Ms C, 7v°, p. 244.
[68] LT 254, au P. Roulland (14 juillet 1897), p. 609.
[69] CJ , 17 juillet 1897, p. 1050.
[70] Ibid., 13 juillet 1897, 17, p. 1042.
[71] Ibid., 18 juillet 1897, 1, p. 1051.
[72] CJ, 9 juin 1897, 3, p. 1013.
[73] LT 242, Ă SĆur Marie de la TrinitĂ© (6 juin 1897), p. 599.
[74] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 35 : AAS 105 (2013), p. 1034.
[75] Ibid., n. 36 : AAS 105 (2013), p. 1035.
[76] Ibid.
[77] Ibid., n. 37 : AAS 105 (2013), p. 1035.
[78] Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 19 : AAS 110 (2018), p. 1117.
[79] Ibid., n. 22 : AAS 110 (2018), p. 1117.
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