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Une année de propédeutique?

Le mot vous est étranger ? Ne soyez pas vexé, tout le monde bute dessus au moins une fois. Faisons donc un petit peu d’étymologie : en grec, ce terme barbare désigne un « enseignement préliminaire ». Préliminaire à quoi ? Au séminaire, si affinité ! En fait, c’est une année dite de discernement ou encore de fondation spirituelle. Les fondements qui nous sont donnés sont autant de pierres d’assises pour affermir sa foi et discerner l’appel de Dieu au sacerdoce. Déjà, beaucoup de choses sont dites. Comment en suis-je arrivé là ? Permettez-moi de dire deux mots sur mon parcours. Je pense à entrer au séminaire depuis quelques années, depuis mes seize ans. Depuis que le Christ, lors d’une adoration, a rejoint la trajectoire tranquille de ma vie, pour lui donner une orbite nouvelle. J’étais alors en Première S, peu de temps avant de passer le bac de français. De bons conseils m’ont poussé à commencer des études supérieures. La chose me convenait bien : je me suis vite rendu compte que passer du milieu masculin-catholique de mon internat au milieu masculin-encore-plus-catholique d’un séminaire ne me tentait pas tant que ça ; deuxième argument de poids, je voulais désormais, après une laborieuse carrière scientifique, aller dans le sens de ma pente, et faire mes humanités, comme on disait autrefois. J’ai donc commencé des études littéraires à Lyon. Par le cours normal des choses, je fus amené à passer le concours de l’ENS[1], en spécialité Lettres classiques. J’avais auparavant pris la décision de rentrer en propédeutique en cas d’échec (cas de 97% des candidats, pour ma défense) ou de saisir l’occasion d’une bonne école en cas de réussite (faites le calcul !). Pas la peine de vous détailler la suite.

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Venons-en à cette fameuse année de propédeutique. Qu’y fait-on ? Principalement,  quatre choses: on prie (I), on lit la Bible (II), on ingurgite le Catéchisme (III) et on fait quelques « stages pratiques » (IV).

De la prière avant toute chose ! Il s’agit de s’enraciner dans la relation avec le Christ, sans quoi aucun discernement n’est possible. Si l’on cherche à faire la volonté de Dieu sans se mettre à son écoute, on n’arrivera pas à grand-chose de concluant. Pour cela, des temps sont réservés. Nous commençons la journée par une demi-heure d’oraison (ou plus !) à la chapelle, c’est-à-dire de prière personnelle, en silence, où l’âme se dispose à accueillir Dieu. Ce moment relève de l’ascèse la plus héroïque qui soit. De fait, il faut se forcer à ne pas fermer les yeux sous peine de ne plus réussir à les rouvrir, on doit garder à l’esprit que se prosterner trop longtemps (en se disant qu’ « on a l’air pieux comme ça ») risque de nous replonger dans le rêve tristement quitté quelques minutes auparavant ! Puis viennent les laudes, premier office de la journée. La lumière et les fausses notes achèvent de nous tirer des limbes de la couette. Prier avec les psaumes ne va pas de soi : difficile de psalmodier et, à la fois, de se concentrer sur le sens. Malgré tout, la prière des psaumes reste frappante. Elle emprunte toutes les attitudes possibles à l’égard de Dieu – louange, révolte, désespoir, supplication, action de grâces, etc… – et ainsi elle se peut muer en une prière étonnamment intérieure et fervente, tout en restant universelle, ecclésiale. Et rebelote en fin d’après-midi, oraison et vêpres (office du soir). Ensuite, en fin de matinée, nous participons à la sainte Messe avec tout le séminaire, les hôtes, s’il y en a, et les religieuses qui travaillent au domaine. La liturgie soignée nous laisse silencieux quand les prêtres ont quitté l’autel. Et puis, le jeudi, après le dîner, une heure d’adoration : c’est l’Heure Sainte, heure où les Apôtres n’ont pas su veiller avec le Christ à Gethsémani. On répare comme on peut. Voilà les grandes lignes de la vie de prière en propédeutique. De mon côté, les débuts furent un peu éprouvants. Le passage du rythme des vacances à celui du séminaire fut… surprenant ! Que faire, que dire pendant tous ces temps de prière ? J’ai vite appris que si l’on ne s’investissait pas dans l’oraison, on se faisait assez rapidement suer ! Mais, la retraite en silence au monastère de Lérins (île au large de Cannes), qui eut lieu dès la deuxième semaine, me permit de m’approprier ce silence intérieur, nécessaire à l’écoute de Dieu. Je vous promets que la baignade en silence avant la messe de midi a quelque chose de thérapeutique !

L’année de discernement se caractérise aussi par la lecture in extenso de la Bible. Quel chrétien ne s’est jamais dit : « Allez, cette fois, je me lance ! » en ouvrant sa belle édition pour s’arrêter quatre chapitres plus loin, parce qu’il était l’heure d’aller dîner ? Alors voilà, une année dédiée à cela n’est pas de trop. Chaque semaine, nous lisons un livre de l’Ancien Testament en parallèle avec un Evangile ou une lettre du Nouveau. Cela correspond à une petite heure de lecture par jour, y compris des notes exégétiques en bas de page. C’est pour moi une vraie joie ! Non, non, sans exagérer, vraiment ! Tout d’abord, on découvre tous les textes que la liturgie ne propose pas, soit parce qu’il n’y a pas assez de jour dans l’année, soit parce qu’ils ont peu d’intérêt sur le plan spirituel, qu’il soit allégorique, moral ou anagogique[2] ; soit, enfin, parce qu’il vaut mieux éviter de les proclamer le dimanche quand tous les enfants sont là… (A ce titre, laissez-moi vous conseiller Juges 3, 20-22).  La lecture quotidienne de la Parole est très enrichissante. Et ce, à bien des niveaux. Quand on est issu d’une civilisation judéo-chrétienne, reléguer à la cave le texte biblique, c’est laisser moisir son identité et sa culture. Ainsi, la plongée dans les Ecritures me donne peu à peu de découvrir Celui qui les a inspirées, en me sortant progressivement de mes représentations intérieures plus ou moins floues, étrécies par mes besoins du moment ou l’idéologie dominante. La retraite de lectio divina, de fin novembre, a profondément modifié ma manière d’appréhender le Verbe divin. Durant ces dix jours en silence – enfin, en parlant moins…, les moines de Lérins nous ont introduits à la lecture priante des Ecritures, nous ont montré comment la Bible s’expliquait par la Bible et, surtout, nous ont fait toucher du doigt la présence du Christ Jésus qui, à tout instant, cherche à nous parler, avec tout ce que nous sommes hic et nunc. « Voici, je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3,20). Les lignes sacrées, alors, ont pris une toute autre dimension pour moi. Il ne s’agit pas tant d’acquérir un savoir théorique, c’est le rôle de l’exégèse, mais d’entrer dans une connaissance intime de Dieu, une connaissance toute biblique où la rencontre amoureuse est de mise. Dès lors, durant la journée, les versets médités sont autant de paroles murmurées à l’oreille de l’Epoux, qui entretiennent cet amour naissant et donnent sens aux choses et aux êtres. Bref, « Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ », ainsi que le notait saint Jérôme.

Bien entendu, semblable entreprise ne va pas sans une solide introduction à la lecture des Ecritures. Comme chacun le sait, la Bible contient plus de soixante-dix livres. Nous avons donc des cours consacrés à la présentation des livres ou des recueils : en effet, on ne peut pas lire de la même façon un poème et un code de droit, ou encore une chronique historique. Ainsi, notre professeur, une dame très charmante, s’attache à nous livrer les clés de lecture nécessaires à la compréhension du Livre. Prenons un exemple. Si l’on prend tout pour argent comptant, on risque bien de refermer rapidement le livre de Josué, narrant principalement la conquête militaire de la terre de Canaan. Ah ! Dieu ordonne que telle ville soit passée au fil de l’épée ?! Mais, qui a dit qu’il était Amour ? Pour entrer dans le mystère de la Parole divine, il faut comprendre qu’elle ne s’adresse pas à l’Homme idéal mais aux hommes, et aux hommes dans leur histoire. C’est pourquoi la Révélation de Dieu aux hommes se fait de façon progressive. Bref, c’est un cours passionnant. Par ailleurs, nous appuyons le reste de notre formation sur le Catéchisme de l’Eglise. Différents professeurs se répartissent ce monument pour nous le commenter. Foi, Liturgie, Morale et Vie spirituelle. Le tout agrémenté d’une vaste introduction à l’histoire de l’Eglise, de son Fondateur à aujourd’hui. Bien sûr, ces enseignements sont d’un autre ordre que ceux dont on a généralement l’habitude. Ce sont des enseignements de vie, des cours qui vous prennent à parti puisque c’est de l’homme qu’il s’agit, de l’homme dans sa dimension la plus spécifique : sa dimension religieuse. Ces quelques mois, déjà, m’ont donné d’aller plus avant dans la connaissance de moi-même, par exemple, en mettant au jour les motifs vrais d’actes passés. On relit sa vie à la lumière du Christ et on découvre des choses étonnantes, je vous assure ! « L’illusion dont tu vivais se dissipe, écrit Gustave Thibon dans L’Echelle de Jacob (VII). Ton âme saigne, mais un masque tombe, un mensonge crève. Tu perds un bonheur, mais tu gagnes une vérité. De quoi te plains-tu ? » Et il me semble, à mon humble avis, que jouer le jeu de la propédeutique fait en effet perdre à notre moi quelques bonheurs, mais augmente notre âme de vérités sur elle-même. Cette année d’enracinement est donc aussi une année d’émondage. C’est pour moi le début d’une lente révolution intérieure, d’une conversion en profondeur qui se veut quotidienne. A cet effet, l’accompagnateur spirituel est d’un grand secours. Ce prêtre que vous choisissez pour marcher à vos côtés est là pour vous aider à vous connaître et à progresser sur le chemin de la sainteté, grâce à ses avis et au sacrement de pardon qu’il est en pouvoir de donner. « L’Ancien est semblable à un maître de chant, placé par Dieu près de toi, pour t’aider à dégager ce chant unique, que tu es, de toutes les musiques et de tous les bruits qui t’encombrent et interfèrent », écrit l’Ancien qui pèlerine avec moi. Je le rencontre à raison d’une heure par semaine. C’est un moment où l’on est en vérité, du moins de la vérité dont on est capable, c’est-à-dire dont on est conscient et que l’on veut bien mettre à nu.

Et, pour parachever le tout, la propédeutique est le lieu d’un développement humain et pastoral. Tous les lundis, par exemple, je vais, avec trois de mes coreligionnaires, rendre visite aux malades alités à l’hôpital de Sainte-Musse, à l’est de Toulon. Je mets les pieds dans cette région du monde où les hommes gémissent un peu plus fort que les autres, avec ou sans Sauveur, et c’est une sorte de claque hebdomadaire, si je puis dire, qui me permet de ne pas trop m’agiter durant la semaine passée au cloître. Eh oui. Les quelques fois où ces personnes blessées me donnent d’entrer dans leur douloureuse intimité, je m’imagine qu’un prêtre ne doit pas contempler de paysages bien différents. Ainsi, Sarah[3], rapatriée en urgence des Etats-Unis où elle vivait depuis une vingtaine d’années, nous confie avoir été méthodiquement empoisonnée par son mari. Chaque matin depuis plusieurs mois, celui-ci lui servait un onctueux café au potassium. Souffrance physique, souffrance psychologique, souffrance spirituelle. Elle voyait dans cette épreuve l’expression d’une rétribution divine pour les méfaits qu’elle avait commis… Ce jour-là, c’était la fête de Notre-Dame des Douleurs, nous avons prié. Et, je dois vous le dire, plus que l’étude de l’ « induction de la substance », c’est cela qui donne envie d’être prêtre ; souffrir ou se réjouir avec, être avec, Monter avec, c’est tout un : au 2e étage du bâtiment B, service « oncologie », le faire est inapproprié, il ne reste plus qu’à être, verbe un peu moins impuissant que l’on ne croit. Toutes les visites, bien sûr, ne prennent pas de tournure aussi tragique : les unes resteront simplement amicales, les autres verront se nouer de profonds échanges, ponctués de confidences surprenantes ; d’autres encore, touchantes de simplicité, finiront sur une prière, plus ou moins longue (il nous est déjà arrivé de réciter, au chevet d’une vieille dame, un chapelet à la Miséricorde divine[4]). Les trois autres propédeutes, au même moment, visitent les malades de l’hôpital psychiatrique de Pomponiana, à Hyères.

Dans cette même perspective de formation pastorale, mais aussi ecclésiale, chaque weekend, nous sautons dans notre minibus et prenons la direction de l’une des paroisses du diocèse, accompagné de notre supérieur, le père Vincent de Beauregard, dans le but très simple d’observer ce qu’il s’y passe et de découvrir les charismes propres des multiples communautés qui parsèment le Var. Illustration. Le samedi soir, après la messe anticipée, nous sommes accueillis au sein de quelques familles pour dîner et passer la nuit. Le lendemain, après la grand’messe, c’est le curé qui nous reçoit à déjeuner. Ces différentes rencontres nous donnent d’apprécier un panorama assez complet de la paroisse. Comprendre quelles sont les attentes des gens, ce qui les réjouit comme ce qui leur plaît moins, entrevoir quelle sollicitude le pasteur entretient pour ses brebis, entendre quelles sont ses joies ou ses inquiétudes, tout cela, c’est mon sentiment, est fondateur pour le discernement vocationnel. Et il faut vous dire que cet aspect pratique de la propédeutique n’est pas pour me déplaire, c’est une sorte de formation en alternance, somme toute. Je suis très heureux de rencontrer ces familles qui, mieux que bien des théories, me font sentir la nécessité du sacerdoce, sa beauté propre et sa faiblesse, aussi. Bien sûr, il n’y a pas que ça qui réjouit mon cœur : je suis bien content, par exemple, quand nos hôtes sortent le pâté de sanglier et le vin de noix maison, que le repas se prolonge du fait de belles discussions ou de témoignages personnels. Du côté des prêtres de paroisse, je suis souvent touché de voir à quel degré de dévouement leur paternité spirituelle les pousse. Surtout quand l’un d’entre eux nous prépare des gambas à la thaï et autres mets délicats, accompagnés de vins bien choisis. Là, je suis vachement touché ! Elle est bien, cette religion de l’Incarnation. Allez, finissons.

La réalité est toujours modeste, disait Maurice Blondel, et je prie de ne l’avoir pas trop enflée dans ce témoignage.

Lecteur, que Jésus vous garde,

F.B.

[1] Ecole Normale Supérieure

[2] Qui figure une réalité céleste.

[3] Pour la sécurité des personnes, les noms ont été modifiés. =)

[4] Dévotion née des apparitions du Christ à sainte Faustine, religieuse polonaise du XXe s., et vouée à répandre le recours à la Miséricorde de Dieu.

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